Larache entre Lixus et la mer : le noyau initial et le site de la ville
L’histoire urbaine de Larache forme un long parcours de transformations liées à la géographie, à la mer, aux fortifications et aux décisions politiques et militaires qui se sont succédé au fil des siècles. La ville s’inscrit d’abord dans un territoire plus ancien, dont le premier centre urbain fut Lixus, située sur la rive droite de l’embouchure du Loukkos, prospère depuis l’époque phénicienne et particulièrement importante durant la période romaine.
Avec le recul de Lixus après la chute de l’Empire romain, l’importance du site opposé, sur la rive gauche du Loukkos, augmenta progressivement. Sur un promontoire rocheux dominant l’océan Atlantique et l’embouchure du fleuve apparut le premier noyau de Larache, à environ trois kilomètres et demi de Lixus. Il ne s’agissait pas encore d’une grande ville, mais probablement d’un petit groupement de pêcheurs et d’agriculteurs installé sur le point le plus élevé pour des raisons défensives, tandis que la rive du fleuve restait consacrée aux activités maritimes.
Le site naturel fut décisif dans la naissance de Larache. La ville se trouvait sur un rebord rocheux ouvert sur l’océan, protégé d’un autre côté par l’estuaire du Loukkos. Cette position lui donnait une capacité de surveillance et de défense, et l’attachait davantage à la mer qu’aux grandes voies terrestres de l’intérieur.
Dès le Moyen Âge, Larache commença à acquérir une importance croissante comme point maritime et stratégique. Avec le développement de la navigation européenne, du commerce et des guerres navales, son port devint un élément essentiel de son destin. Larache ne naquit donc pas seulement comme espace d’habitation, mais aussi comme lieu de veille, de défense et de relation avec la mer.
Au XIIIe siècle, le noyau de population semble s’être mieux structuré, probablement autour d’un lieu de prière, avec un point de surveillance au bout du promontoire tourné vers l’Atlantique. La ville apparaît alors comme une entité réduite, mais déjà stratégiquement significative.
L’importance de cette première étape réside dans le fait qu’elle explique de nombreuses transformations postérieures. Larache restera, dans toutes ses phases, une ville gouvernée par une double relation : la mer comme source de puissance et d’ouverture, et la fortification comme moyen de protection et de continuité.
Le XVe siècle : la kasbah wattasside et le début de la fortification organisée
Au XVe siècle, Larache entra dans une nouvelle phase de son histoire urbaine. La côte atlantique marocaine devint un espace de rivalité entre pouvoirs locaux et puissances européennes, surtout après l’expansion portugaise dans le nord du Maroc, l’occupation de Ceuta en 1415 et l’intérêt croissant pour d’autres ports atlantiques.
Dans ce contexte, Larache s’imposa comme un site stratégique : proche du détroit de Gibraltar, dotée d’un port naturel protégé et reliée à l’intérieur par le cours du Loukkos. Elle ne pouvait plus être considérée comme un simple groupement de pêcheurs et de paysans, mais comme un point maritime de valeur défensive et commerciale.
Les campagnes portugaises et les tentatives de contrôle des ports marocains renforcèrent l’importance du lieu. Elles poussèrent l’État wattasside à s’intéresser à Larache et à la fortifier. À la fin du XVe siècle, un mur fut construit autour du noyau urbain, donnant naissance à la kasbah comme premier cadre défensif clairement défini.
La kasbah occupait la partie la plus élevée du site, sur le promontoire rocheux dominant la mer et le fleuve. Sa superficie était modeste, mais elle s’organisait autour d’éléments essentiels : rempart, tours, portes, habitations simples, maison du pouvoir ou petit palais, et mosquée. Ses ruelles étroites suivaient la pente et les contraintes du relief.
La porte principale était Bab al-Kasbah, liée à la route menant au port et au secteur sud de la ville. Une autre porte, à l’est, près de l’emplacement actuel de Borj al-Yahoudi, était liée à la voie de Fès. Entre ces deux portes se forma un axe intérieur qui influencera durablement l’organisation urbaine.
La construction de la kasbah ne fut pas seulement le résultat d’une croissance démographique. Elle fut d’abord une décision politique et militaire destinée à protéger le port, surveiller le littoral, répondre au danger portugais et affirmer l’autorité centrale dans une zone sensible.
Cette étape marque le véritable commencement de la formation urbaine de Larache. La ville passa d’un noyau ouvert et limité à un espace fortifié, muni de portes, de murs et de fonctions précises. La relation entre la ville et le port prit alors une forme plus organisée.
Dès ce moment, les remparts, les portes et les fortifications devinrent des éléments centraux de l’identité de Larache : ils ne servaient pas seulement à défendre, mais aussi à dessiner les limites de la ville, orienter ses chemins et fixer la forme de ses quartiers.
Le XVIe siècle : la fortification saadienne et la transformation de Larache en grand site militaire
Au XVIe siècle, la place de Larache se renforça à cause des rivalités maritimes et politiques régionales. La ville devint une base liée aux navires, aux activités maritimes, à la course, au commerce et au conflit entre puissances musulmanes et chrétiennes, tandis que le danger portugais persistait.
La bataille de Oued el-Makhazine en 1578 constitua un moment décisif. La victoire saadienne sur les Portugais donna prestige et puissance à l’État saadien, qui accorda davantage d’attention aux sites côtiers. Larache apparut alors comme un point à consolider en raison de son importance maritime et militaire.
Le sultan Moulay al-Mansour ad-Dahbi ordonna la construction de nouvelles fortifications à Larache. Parmi elles figurait le fort al-Fath, probablement établi sur ou près d’une défense plus ancienne liée à l’époque de Moulay Nasser. Son plan carré et ses puissants saillants d’angle en firent un élément majeur du paysage militaire.
Le fort an-Nasr fut ensuite construit au point le plus élevé au sud-est de la kasbah, avec un plan triangulaire et des saillants défensifs. Il protégeait la ville du côté terrestre, tandis que le fort al-Fath défendait le promontoire et l’estuaire. Larache se trouva ainsi entourée d’un système défensif plus élaboré.
Ces forts montrent l’influence de l’art militaire moderne, notamment des méthodes italiennes de fortification, fondées sur les formes géométriques et les bastions destinés à répondre au développement de l’artillerie. Les défenses n’étaient plus de simples murs, mais des constructions calculées et complexes.
À la fin du XVIe siècle, Larache était devenue un ensemble urbain et militaire plus complet : port, kasbah, forts al-Fath et an-Nasr, tour des Génois vers Punta Nador, salines, jardins et zones d’habitat dispersées. Un quartier lié aux marins, pêcheurs, fabricants de filets et charpentiers de marine se forma en relation avec la kasbah.
Malgré ces développements, la ville demeurait limitée sur le plan démographique et urbain. Les fortifications dépassaient largement son poids de population, car elles visaient surtout la défense d’un site stratégique. Elles changèrent cependant profondément l’image de Larache, devenue base militaire maritime d’importance régionale.
L’importance du XVIe siècle tient au fait qu’il fixa le caractère défensif de la ville et fit des forts une partie intégrante de sa structure et de son identité, préparant la phase espagnole qui allait remodeler Larache à plus grande échelle.
Le XVIIe siècle : l’occupation espagnole et la recomposition de l’espace urbain
Au début du XVIIe siècle, Larache devint un enjeu majeur en raison de sa position stratégique. Les puissances européennes la considéraient comme une base maritime capable de contrôler une partie de la côte atlantique proche du détroit. En 1610, les troupes espagnoles entrèrent dans la ville, inaugurant une phase qui marqua profondément sa forme urbaine.
Après l’occupation, l’ingénieur militaire Bautista Antonelli élabora en 1612 un vaste projet de fortification, suivi d’un autre projet en 1613. Le projet d’Antonelli resta néanmoins la base des défenses ultérieures. Il reposait sur une fortification irrégulière, adaptée au relief plutôt que soumise à une géométrie idéale.
Ce choix convenait parfaitement à Larache, implantée sur un promontoire rocheux complexe entouré par la mer, l’estuaire du Loukkos et des pentes. Les fortifications espagnoles englobèrent la kasbah ancienne, le secteur bas lié au port et une forte façade défensive du côté terrestre, précédée de fossés et de saillants.
Durant cette période, plusieurs forts furent rebaptisés : le fort an-Nasr devint Santa María ou Nuestra Señora de Europa, et le fort al-Fath prit le nom de San Antonio. De nouvelles portes apparurent ou furent réorganisées, comme Bab el-Marsa, Bab el-Bahr et Bab el-Madina, en accord avec les nouvelles fonctions militaires.
La ville comprenait alors trois grands domaines : la kasbah ou “villa”, avec la résidence du gouverneur, le jardin, le couvent, les casernes, magasins, hôpital et services administratifs ; la citadelle intérieure destinée aux soldats et au matériel ; et le faubourg descendant vers le Loukkos, lié au port et aux activités maritimes.
Le trait le plus remarquable de cette étape est que l’espace fortifié devint bien plus vaste que l’ancienne kasbah. Il ne s’agissait pas d’une réponse à la croissance de la population, mais d’un besoin de contrôle militaire du site. Une grande partie de l’espace protégé resta donc longtemps peu construite.
Le plan intérieur imaginé par Antonelli ne fut jamais entièrement réalisé. Il prévoyait des blocs urbains amples et réguliers, mais la faiblesse du peuplement, les difficultés de stabilité et la brièveté de la présence espagnole empêchèrent sa mise en œuvre complète. Des bâtiments dispersés et irréguliers s’intégrèrent ensuite au tissu local.
La phase espagnole redessina durablement les limites de Larache. Ses remparts et fortifications devinrent un cadre urbain qui conditionna la croissance de la ville et la forme de ses quartiers. Le XVIIe siècle fut donc décisif pour la morphologie de Larache.
Le XVIIIe siècle : l’époque alaouite, la réorganisation et le Zoco Chico
Après la reprise de Larache par les Alaouites, les structures héritées de la période espagnole ne furent pas abandonnées. Elles furent réutilisées : casernes, magasins et hôpitaux devinrent des espaces d’habitation ou d’usage civil, tandis que la ville retrouvait progressivement son caractère local.
Sous Moulay Ismaïl, on entreprit de repeupler la ville avec des habitants venus de différentes régions. L’objectif était d’atténuer le caractère strictement militaire imposé par la présence espagnole et de réintégrer Larache dans l’espace marocain musulman. Certaines fortifications furent consolidées et les forts retrouvèrent leurs anciens noms, comme al-Fath et an-Nasr.
Le remplissage des vides à l’intérieur de l’espace fortifié commença alors. Le quartier de la Ghrissa aurait pris forme autour d’anciens bâtiments militaires, tandis que le quartier de la mer continua à se développer sur la pente menant au Loukkos selon un modèle urbain islamique traditionnel.
Dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, Larache connut une intervention urbaine importante sous le sultan Sidi Mohammed ben Abdallah. On construisit la Grande Mosquée, des hammams près de Bab el-Bahr, un funduq devenu plus tard école, la qissaria ou Zoco Chico, ainsi que des magasins portuaires et l’arsenal.
Le Zoco Chico fut l’un des éléments majeurs de cette période. Il constitua un espace commercial organisé, doté d’arcades, de colonnes et de traits architecturaux marqués par une tendance néoclassique. Il n’était pas seulement un marché : il formait un espace urbain où se rencontraient fonction commerciale et fonction religieuse, grâce à sa relation avec la Grande Mosquée.
L’intégration de la Grande Mosquée dans le tissu existant révèle une sensibilité envers la morphologie de la ville. Le bâtiment ne fut pas imposé comme une masse rompant l’ancien tissu ; il fut inscrit dans un îlot urbain, accessible par des passages étroits. La présence de la source ancienne près de Bab al-Kasbah soutenait aussi la fonction religieuse liée aux ablutions.
Ces interventions redéfinirent le centre de la ville. La qissaria, la mosquée, le marché et le funduq composèrent ensemble un nouveau cœur urbain à l’intérieur du périmètre fortifié, occupant une partie importante du plateau supérieur et favorisant en même temps l’extension des quartiers bas vers l’ouest.
Le XVIIIe siècle représenta ainsi une phase de rééquilibrage : Larache passa d’un large espace militaire peu rempli à une ville marocaine dotée d’équipements religieux, commerciaux et civils, tout en conservant les fortifications comme cadre extérieur.
Le XIXe siècle et le début du XXe : densification interne et transition vers la ville moderne
Au XIXe siècle, Larache poursuivit sa densification intérieure. L’espace fortifié hérité du XVIIe siècle devint plus compact et les vides se réduisirent. Le quartier des Kbibat apparut le long de l’ancien chemin militaire menant au fort al-Fath, formant un axe majeur de croissance.
Cet axe séparait deux zones morphologiquement différentes. Au nord-est, où la pente est plus forte, le tissu islamique traditionnel se maintint avec ses ruelles sinueuses et graduées. Au sud-ouest apparut une organisation plus régulière, faite de rues longues et presque droites, parallèles aux Kbibat et aux remparts du XVIIe siècle.
Dans le même temps, la ville du XVIIIe siècle se remplit de l’intérieur. Les bâtiments s’élevèrent, les patios et espaces libres diminuèrent et des influences européennes apparurent dans les façades et les décors : balcons, fenêtres et compositions inspirées des modèles européens, favorisées par les échanges commerciaux et la présence consulaire.
Des portes de maisons à caractère néoclassique, avec arcs en plein cintre et détails de bois organisés, apparurent également. Ces influences ne supprimèrent pas le caractère local : elles s’y intégrèrent dans un processus d’interaction culturelle et architecturale.
Malgré la croissance de la population, la ville ne dépassa pas rapidement les remparts du XVIIe siècle. L’extérieur resta longtemps peu bâti, mais s’organisa autour des routes sortant de Bab el-Madina. Des funduqs et magasins liés au commerce y apparurent, car la vieille ville ne suffisait plus à absorber le mouvement des personnes et des marchandises.
À la fin du XIXe siècle, des bâtiments et domaines semi-urbains commencèrent à apparaître au sud de la ville, sur d’anciennes terres de jardins ou d’espaces ouverts. Au début du XXe siècle, surtout sous le Protectorat, la ville moderne se forma progressivement. Des équipements nouveaux apparurent aussi dans la vieille ville, comme l’hôpital civil dans l’ancienne forteresse de San Antonio et la Comandancia à l’emplacement de l’actuel conservatoire.
Des opérations de nettoyage, de restauration et d’entretien des réseaux d’eau, d’assainissement et de pavage furent menées. À l’extérieur de la vieille ville, la ville moderne grandit en s’appuyant sur les voies traditionnelles existantes, sans rupture totale avec le domaine historique.
La Place de la Libération joua le rôle d’espace de transition entre la vieille ville et la ville moderne. Entourée de façades hispano-marocaines, elle devint une articulation entre deux mondes : celui de la médina, avec ses remparts et ses ruelles, et celui de l’extension moderne, avec ses rues et bâtiments nouveaux.
En conclusion, Larache s’est développée par étapes successives : de Lixus au premier noyau, de la kasbah wattasside à la fortification saadienne, puis de l’espace espagnol fortifié à la ville alaouite, jusqu’à la densification interne et à la naissance de la ville moderne. La mer, le port, les fortifications et les décisions politiques et militaires sont demeurés les grands facteurs qui ont orienté sa forme et son identité urbaine.